Au resto chinois Wok Machin sur la rue Mont-Royal, j’ai soupé en lisant le New Yorker. À la table à côté de moi, un homme et une femme soupaient ensemble. Ils s’entendaient bien. Je ne crois pas qu’ils formaient un couple. Je dirais qu’ils pourraient être des ex qui se rejasent à tous les trois ou quatre ans. À la fin de leur repas, la femme a insisté pour s’occuper de la facture. L’homme a accepté en faisant une petite farce : « tsé là par exemple, c’est pas parce que tu paies la facture que tu vas coucher avec moi. » La femme était plus belle que le gars.
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Tweety Bird
Je suis arrivé à Henri-Bourrassa par l’autobus 9. À la place de regarder Laval, j’avais dormi. Le métro était fermé. Apparemment, un colis suspect avait été trouvé. C’était l’heure de pointe. Des autobus arrivaient de toutes les contrées du nord et déversaient des cargaisons de nouveaux passagers. La voix électronique de fausse madame STM répétait un message inutile. Aux guérites fermées, des employés donnaient des informations aux initiés. Les informations se transformaient en rumeurs. Les rumeurs déclenchaient des mouvements. La foule est montée en surface pour prendre des autobus de remplacement. Trop peu nombreux. Trop longs à se mettre en place. Une nouvelle rumeur a fait refluer la foule vers les tunnels.
La rame de métro était déjà remplie de monde entassé. Ses lumières étaient éteintes. La fausse voix STM disait « un incident cause un ralentissement de service sur la ligne orange. D’autres messages suivront. » Les lumières se sont allumées. Je me suis faufilé. À chaque station, la foule faisait des grands mouvements. Une fille s’est installée collée sur moi : « do you think I can squeeze in?» Je n’avais pas accès à un poteau. J’ai les jambes assez fortes pour garder l’équilibre.
La fille lisait une revue à potins multicolore. Un numéro spécial qui portait sur une soirée de gala, avec des pages sur les vedettes les plus mal habillées. La pire vedette avait un outfit jaune que la revue à potins commentait en faisant allusion à Tweety Bird. J’ai bien regardé par-dessus l’épaule de la fille. La revue avait raison. Le outfit était hideux.
En sortant du métro je suis allé aux Foufs. À une table il y avait nulle autre que ma voisine Anouchka. Elle se faisait faire son tarot par un nommé Willy. Elle était enthousiaste. Elle parlait du développement spirituel de sa belle-mère et de son association avec un mage transexuel qui est fameux à Longueuil. Willy m’a offert de faire mon tarot. J’ai dit meunute. J’ai couru au Vietnamien à côté pour payer le souper. Johnny m’attendait. Il m’avait ramassé aux Foufs un peu avant pour se faire inviter. Il était pénible. Il surproduisait les paroles. Il parlait trop fort. Il était content de s’être trouvé une place au foyer autochtone de la rue de la Gauchetière. Il a un couvre-feu. Il faut qu’il rentre à onze heures. Je m’étais poussé de lui pour aller chercher de l’argent au guichet des Foufs.
Je me suis senti en confiance avec Willy. Il avait le genre bon gars. Il me trouvait des consolations pour mes mauvaises cartes. La maison Dieu qui annonce des désordres, et une autre qui annonce je ne sais plus quels malheurs. Willy cherchait longtemps les interprétations dans son ti-livre. Moi je l’aidais à additionner les chiffres romains sur les cartes. J’ai posé une question aux cartes sur mes amours. Je voulais jouer le jeu du tarot. Mais c’était de la tricherie. Les amours, ça ne me concerne pas. J’ai posé une autre question sur la possibilité d’une vie future à Berlin.
J’ai connu une avocate qui consultait son tarot avant de prendre ses décisions. Les cartes l’aidaient à méditer ses problèmes. Elle se donnait des points de vue nouveaux en se demandant qui pouvait bien être le pape ou le pendu. Je peux bien croire un peu au tarot. Dans le même genre de superstitions, j’ai vécu un épisode de loi du retour. Un vieux Vietnamien m’avait servi une soupe très lourde pour ses bras frêles. La soupe coûtait 9 piastres. Je l’ai payée avec un 10. Le Vietnamien m’a rendu 11$. Je lui ai dit qu’il se trompait. Plus tard dans la soirée, j’ai été au terminus Voyageur pour humer l’odeur des voyages. Une fille m’a rattrapé. Elle me tendait un 10$ qui venait de tomber de mes poches.
Dans le restaurant, je lisais en allemand. Le vieux Vietnamien s’adressait à moi en français avec un accent. Près de la caisse, un autre Vietnamien tenait une longue conversation en anglais dans son téléphone cellulaire. Comme j’écris ces lignes, j’entends deux gars qui se parlent en espagnol.
J’ai un fantasme sur Berlin. Dans ce fantasme, je vis à Berlin depuis longtemps. Je me retrouve en vacances avec Vincent et Alexia quelque part en Europe de l’ouest. Pour faire le drôle, je fais celui qui paranoïe que des agents de la stasi espionnent notre conversation. Je leur dis aussi que ça fait donc romantique d’entendre parler en français.
Le chant du coq
D’habitude quand je fais du cyclo, je m’arrête à tous les deux ou trois villages pour boire de l’eau en bouteille sur des perrons d’église. Cette année, à la place, j’ai fait mes pit-stops au comptoir des bars locaux. Jus d’orange à 3$, thé glacé, glace pilée dans des verres. J’ai eu des succès touristiques.
À Thurso, je me suis vanté d’avoir nagé dans l’Outaouais. Tout le monde dans le bar avait des commentaires à faire. J’avais un t shirt sur lequel j’avais écrit « je suis en vacances ». Il faisait chaud, le t-shirt était tout mouillé, tout déformé, mais il devait être encore lisible parce qu’un des clients m’a souhaité bonnes vacances quand je suis parti. À Lavaltrie, le barman et les clients connaissaient mon quartier. Ils m’ont demandé si c’était toujours aussi rough Hochelaga. J’ai dit non, maintenant il se construit plein de condos ça change à vue d’oeil. On s’est demandés où c’est que les gangs pouvaient bien être rendues. J’ai suggéré qu’elles devaient pas mal toutes êtres rendues à Lavaltrie.
À Québec, j’ai été au bistro multimédia le Scanner, juste au pied de la côte dans le quartier Saint-Roch. C’est un bar alternatif qui fait jouer de la bonne musique punk et qui a des ordinateurs gratuits pour aller sur Internet. Je me suis assis sur un tabouret, j’ai étalé mes livres sur le bar et je me suis commandé un spécial du jour: deux Têtes d’orignal blondes pour 5,50$. Des bières de première qualité.
La fille qui était assise à côté de moi m’a demandé « Coudonc, t’es tu en train d’étudier ». J’ai dit « ben oui ». Elle m’a demandé si j’avais un examen demain. Je lui dit non, je suis un prof en vacances, je prépare mes cours pour la prochaine session. Elle m’a demandé mon âge, elle ne me croyait pas. C’est vrai que j’avais une casquette sur la tête.
À Québec, les gens fonctionnent avec des modèles de ce qu’on est supposés de faire. La fille m’a laissé lire, mais je n’arrivais plus à me concentrer: à cause d’elle je sentais que je transgressais. Un gars s’est assis à côté d’elle. Il la cruisait vaguement. J’ai pu me remettre au travail. Cette fille est une actrice. Elle beurrait de l’emphase sur tout ce qu’elle disait. Le gars n’avait pas l’air très authentique lui non plus.
Sur la route de Québec, j’ai eu des crevaisons à l’aller et au retour. J’ai été exemplaire. J’ai tout réparé moi-même sans m’énerver.
La deuxième crevaison s’est inscrite dans une série noire. J’ai eu du mal à sortir de Québec. J’étais émotif. J’ai passé une dernière soirée d’ordi à la taverne Bailey’s puis j’ai mis mes bagages sur l’autobus. Je n’avais plus le choix de partir. Je me suis couché trop tard. Je me suis arraché du château Huot à onze heures. À peine à l’ouest de la ville, j’ai vu un gros nuage noir qui bouchait le ciel. J’ai des vieux comptes à régler avec le comté de Portneuf. J’ai déjà été là en camp de vacances. J’essayais de refouler le nuage, mais il m’est tombé dessus à Neuville. Comme la météo n’annonçait pas de pluie, j’avais empaqueté mon imper avec l’ordi dans le sac Expédibus. Pour faire exprès, mon tendeur s’est pris dans ma roue. Il a fallu que je transporte tout mon stock sur mon dos.
À Donaconna, j’ai arrêté au Canadienne Tirelire. La pluie était finie, mais j’ai quand même acheté un imper jaune, en plus de tendeurs, de breuvages, de bas de laine secs, et d’autres fardeaux inutiles pour alourdir mon porte-bagage et mettre plus de pression sur ma roue arrière. C’est sans doutes pour ça que j’ai crevé. Je me suis aperçu à Sainte-Anne de la Pérade que ma réparation tenait, mais que mon pneu avait une fente d’un pouce de long. Je pouvais voir le tube. J’ai couvert la fente avec du tape électrique. Il me restait 40km à faire avant Trois-Rivières et deux heures de clarté avant la nuit. L’idée que je risquais de marcher de noirceur sur un pneu mort m’a rendu plus émotif encore que quand je me suis arraché de Québec. J’ai fait de la vitesse. Plus j’avalerais de route avant la rupture du pneu, mieux ce serait. En pédalant vraiment, je pourrais peut-être même m’acheter un nouveau pneu le soir même et être débarrassé de ce problème. Les enfants pleurent. Les adultes transpirent. Je suis rentré à TR avec le soleil couchant. J’ai été raconter mes péripéties chez Brunelle sports, j’ai réservé ma place à l’auberge de jeunesse. J’ai mangé du buffet chinois.
J’aime Trois-Rivières. J’y suis incognito, rendu là à la force de mes jambes, assez loin pour que personne ne puisse me rejoindre. Je descends la rue des Forges jusqu’au Fleuve. Je remonte vers le café internet. Le centre ville et fonctionnel et beau, avec des gratte-ciel, des monuments et des punks. À toutes les heures du jour et de la nuit, le parc Champlain est rempli de gens occupés.
Deux fois sur la 138, j’ai entendu un coq en plein après-midi. Sur la route je lisais un livre sur Rome que Vincent m’a prêté. Les Romains croyaient qu’entendre le chant du coq à des heures anormales présage qu’on va mourir dans l’année. Du coin de l’œil, j’ai vu bouger une grosse masse brune. Je n’ai même pas eu le temps d’avoir peur que ce soit un chien. D’ailleurs, dans ce voyage-ci, j’ai eu des bons rapports avec les chiens. La plupart de ceux que j’ai vus ruminaient à la chaleur sur des perrons de fermes. La grosse masse brune était un chevreuil apeuré qui traversait la 138. Combien de fois dans ma vie j’ai vu un chevreuil? L’excitation m’a déconcentré. J’ai failli perdre le contrôle de mon bicycle quelques minutes après la rencontre avec l’animal. J’avais fait le tronçon Montréal Québec la semaine avant avec Daniel Sanscartier. On a aussi fait le tour de l’île d’Orléans. On s’était dits que c’est plus sécuritaire de rouler à deux. Si quelque chose arrive… On a aussi constaté que c’est aussi beaucoup plus difficile de rouler pas tout seul… Après ma quasi chute, il y a encore eu un osti de SUV qui a perdu un gros morceau de fer à pleine vitesse. Il a atterri sur l’accotement à quelques pieds de moi. J’aurais pu le ramasser dans le front.
J’ai fini ma route au comptoir du Boudoir sur la rue Mont-Royal. Je suis un self-made man. Personne ne m’a poussé pour me rendre à Montréal. Je fais mon chemin tout seul.
Le défi du beau-frère
Cet été avec leur voilier mes parents sont partis plus loin au large qu’à leur habitude. Jusqu’aux fjords de l’île du Cap Breton. Ils ont dû créer une énergie qui m’a influencé parce que moi aussi j’ai été plus loin que d’habitude avec mon vélo. Je me plains de mon inconséquente jeunesse qui m’hypothèque et qui me ferme le chemin de l’Europe cet été. Et pourtant j’ai de la chance. J’ai traversé l’Outaouais, la RdesP, la rivières des Mille-Îles, le Saint-Maurice, la Batiscan, la rivière du Gouffre, la rivière Sainte-Anne, le chenal nord du Fleuve, au début de l’estuaire. Sans compter toutes les villes que j’ai visitées et toute les belles églises que j’ai vues dans les villages. Mes parents eux, ils m’ont appelé comme ils voguaient en dessous du pont de la Confédération.
Mardi j’avais coché tous les sites sur ma liste des sites à visiter à Québec. J’aurais été prêt à repartir. Mais mon beau-frère m’a lancé le défi de pédaler avec lui jusqu’à Baie Saint-Paul. Jusque là, je regardais Charlevoix comme une barrière infranchissable. J’ai passé une journée pleine d’appréhensions. Je connaissais déjà la route jusqu’à Sainte Anne de Beaupré. Le pays est plat. Au pied de la première côte, des pèlerins innus rembarquaient dans leur autobus pour retourner à Sept-Îles. La côte a duré plusieurs kilomètres. L’autre après encore plus. Des petites pancartes nous informaient de notre altitude. En fait, monter des côtes, c’est ce que je préfère. À cause de la respiration. En haut, on voyait les vallées noires et grises de Charlevoix. Et le sommet du mont Sainte-Anne qui se perdait dans la brume. L’air du haut plateau était différent. On gelait. On s’est rappelés des manches et des manteaux qu’il va falloir bientôt se remettre à porter quand la vie va redevenir normale.
Mon beau-frère est courageux. Il m’a lancé son défi alors que dans le fond, il sait que je suis plus entraîné que lui. Il avait un gros vélo lourd en acier. J’avais mon Argon en aluminium. Je l’attendais en haut des côtes. Lui, il me dépassait dans les descentes. Au-dessus du panorama conquis de la Baie, on s’est demandé si le spectacle qui s’offrait à nous était exhilarating ou paroxystique. Ma sœur est venue nous rejoindre avec Alice. On a été reçu par le roi de Baie Saint-Paul. Il nous a placé à une table pleine d’enfants au café des artistes. Un de nos voisins de table avait des blessures aux coudes à cause d’un accident de vélo de montagne.
Scanneur
Avant de partir en voyage, j’ai laissé mon vélo de courrier au service de garde chez Normand. Normand offre un service intégré : il garde les vélos et aussi les courriers. Il est beaucoup sollicité les soirs de semaine l’hiver entre la fin du travail et sept heures, l’heure où la STM tolère les bicyclettes dans le métro. Quand je suis revenu, Normand regardait un film avec ses pensionnaires. Je me suis joint au groupe. Ils m’ont offert de recommencer le film pour que je puisse le voir au complet. Normalement, je suis contre les films. Mais là, j’aurais été impoli de refuser. Je me suis assis. C’était mon tour de fumer le joint. On a choisi les sous-titres en français sur le menu du DVD.
Le film s’appelait Scanner. Un film de peur qui doit dater de la fin des années 1970. Un médicament donné à des femmes enceintes a donné à leurs enfants des pouvoirs de télépathie. Ce sont eux les scanneurs. Ils peuvent capter les pensées d’autrui et aussi contrôler leur système nerveux. Beaucoup des scanneurs sont devenus fous à cause de leurs pouvoirs. L’un d’entre eux a entrepris de prendre le contrôle de la société avec un groupe de scanneurs méchants. Dans une scène, on voit une tête exploser. Dans plusieurs autres, on voit des massacres. Les scènes les plus dures sont les scènes de psychologue, quand les personnages se fouillent le cerveau sans se scanner.
Une bonne partie du film a été tournée à Montréal. Chez Normand, on s’amusait à reconnaître les endroits. Une scène de poursuite dans un escalier mobile se passe au 2020 University. À l’époque du tournage, cet escalier complexe était recouvert d’une garniture faite d’un plastique orange dont la recette s’est perdue en 1982.
Les ordis qu’on voit dans plusieurs scènes ont des écrans verts, ils sont installés dans des salles aseptisées et des techniciens en sarreau leur envoient des commandes mystérieuses en format texte. Mais le film a pas pris une ride. Dans une scène, le bon scanneur s’empare des données de la compagnie méchante par téléphone. Il utilise directement ses pouvoirs mentaux. Le méchant s’aperçoit de l’intrusion. Il enclenche l’autodestruction de l’ordi pour saborder aussi les neurones du bon. Mais c’est le bon qui gagne : il fait sauter le système.
La pitoune du film est une scanneure habillée avec du linge beige avec des grands cols. Elle sort des voitures accidentées sans aucune tache. On ne la voit jamais toute nue. Il n’y a pas scène de cul dans Scanneur. C’est un film oedipien. On apprend à la fin que le nœud de l’intrigue est une histoire de famille. Le méchant fait assassiner son propre père. La pitoune désarme des gardes de sécurité en les confrontant à l’image de leur mère.
La fin du film est ambiguë. On ne peut pas vraiment savoir si c’est le bon ou si c’est le méchant qui gagne. La pitoune attend dans la pièce voisine pendant la scène de la confrontation finale. C’est par ses yeux que les spectateurs restent dans l’expectative.