Sur la Main : Du complexe Desjardins jusqu’à la rue Saint Denis

La méridien de Montréal

Le boulevard Saint Laurent est la Main, reine de toutes rues. C’est à elle qu’il revient de déterminer les points cardinaux. À sa gauche l’ouest, à sa droite, l’est. Malheur au visiteur qui se fierait au soleil pour s’orienter. Autrefois, la Main a été un chemin de campagne. Les plans anciens le montrent commençant au pied des fortifications, sur les rives de la rivière Saint Martin. Cette rivière charriait les épidémies. On l’a comblée. Le chemin Saint Laurent a été raccordé aux rues de la ville. La Main est alors devenue la voie de l’expansion. Les adresses de Montréal sont organisées en conséquence. Le chiffre nous indique à quelle distance on se trouve du coin Saint Laurent – Saint Laurent, car le 0 des deux axes est fixé au lieu où la Main rencontre le Fleuve. Sur les rues parallèles à la Main, les chiffres racontent des vieilles histoires. Les adresses paires sont du côté ouest des rues. Ce sont elles qui reçoivent le meilleur du soleil. Elles évoquent l’opulence, le pouvoir, la propreté, le culte des apparences, l’entretien du gazon, l’ordre et le mépris. Les adresses impaires sont situées du côté est des rues, celui qui reste à l’ombre. Elles évoquent la décrépitude, les infractions au code de la route, le bien-être social, la loterie, les voyages au Mexique, les salons de bronzage, les combines électorales, les piscines hors-terre et l’odeur des raffineries.

Quand on croise la Main à la hauteur de la rue Sainte Catherine, une grande pancarte nous annonce qu’on traverse la fameuse ligne de démarcation linguistique. Sur la rive ouest, il est écrit : « Sie verlassen den Englischen Sektor. » Sur la rive est, il est écrit : « Sie tretten den Französischen Sektor ein. » Autrefois, la division de la ville était beaucoup plus marquée. Aujourd’hui, elle pourrait presque passer inaperçue s’il n’y avait pas cette pancarte. À Montréal, il est possible pour chaque communauté linguistique d’exagérer sa propre importance, et de minimiser l’importance de l’autre.

Quand je traverse le boulevard Saint Laurent vers l’est, je sens la chaleur du retour aux foyers. Quand je le traverse vers l’ouest, j’ouvre des yeux pleins de curiosité. J’aime bien parler l’anglais langue seconde. J’aime encore davantage le lire. Un été j’ai fait une immersion à Edmonton. Il faisait très chaud. On a rempli des poubelles avec de l’eau et on a fait une water-fight. Quand les autorités compétentes sont intervenues, un véritable Niagara coulait dans les escaliers. On s’est mis une petite musique disco pour se faire sécher ensuite. Il y a des choses que je ne pourrais pas dire dans une autre langue que le français. Le français a des beaux sons, surtout les 16 voyelles. Mes préférées sont le U et les quatre nasales. Le français a par contre une grammaire tordue et un système de genres absurde. Mais son pire défaut est la rigidité de la langue écrite. Une rigidité de langue morte. Qui écrit en français se condamne soit à faire des fautes et à avoir l’air d’un demeuré, soit à ne pas en faire et à avoir l’air précieux.

Les environs du boulevard Saint Laurent ne sont ni anglais ni français : ils sont cosmopolites. On peut y entendre du tamoul et du cree. Les immigrants empruntent ce chemin pour entrer dans la ville. Chaque peuple y a laissé sa marque. Les plus fameuses sont celles qu’ont laissées les Juifs d’Europe de l’Est. Leurs spécialités culinaires sont devenues les spécialités culinaires de Montréal. Autrefois, le yiddish était le troisième langue de la ville. Mais les juifs ashkénazes ont été happés par le néant des banlieues et ils parlent aujourd’hui anglais.

Comme elle échappe à l’autorité des institutions françaises et anglaises qui se regardent en chien de faïence, la ligne de démarcation est une zone libre. Les anarchistes, les vendeurs de drogues et les prostituées y ont leur refuge. La gloire équivoque du lieu est puissante. Un bar l’a magnifiée, le Business, qui choisissait ses clients parmi la foule qui attendait dehors. Depuis, un quartier branché s’est développé au coin de la rue Sherbrooke.

La ligne des parcs

Montréal est contenu au sud de la rue Sherbrooke par une ligne de parcs : Maisonneuve, Lafontaine et le Mont-Royal. Le parc du Mont-Royal est prolongé vers le centre ville par le campus de McGill, et loin vers l’ouest par des quartiers résidentiels où chacun a son petit parc privé. D‘immenses espaces sont ainsi perdus. Le parc du Mont-Royal et ses annexes privent Montréal d’une haute ville. Quant au parc Lafontaine, il gâche sournoisement le plaisir des gens qui transitent du sud au nord. En bas de Sherbrooke la dense présence de la ville inspire le marcheur et le cycliste, puis l’espace vide du parc interrompt brutalement les rêveries. Devant cette déchirure, on s’aperçoit avec angoisse que la ville n’est pas éternelle : elle a déjà été un néant semblable à ce parc, il est certain qu’elle y retournera un jour. Heureusement, un corridor de ville perce la ligne des parcs entre le Mont-Royal et le parc Lafontaine sur un kilomètre et demie : le Plateau Mont-Royal. Le Plateau est comme le Saguenay : une miracle de vie isolé par des arbres innombrables.

La boudeuse

Le Martin-Pêcheur est un noctambule. Il connaît les meilleures soirées. Il sait quel bar est à la mode maintenant et qui on risque d’y rencontrer. Dans les discothèques, il se fait ami avec les portiers, les DJ et les serveuses. Il entre gratuitement et il laisse son sac de courrier derrière le bar. Les filles qu’il rencontre sont les plus belles et les mieux habillées. Mais les filles qui sortent sont souvent inaccessibles, comme la belle Josée au cœur de pierre.

Josée a des dessous affriolants qu’elle a achetés dans une boutique à Montpellier. Elle a eu des aventures dans son voyage. En revenant, elle s’est promise de recommencer et de montrer ses dessous à quelqu’un qu’elle aimerait. Elle espère faire des heureuses rencontres dans les bars et les 5 à 7. Mais ses dessous s’usent et se délavent, et Josée ne rencontre personne. Elle vit dans un joli petit appartement sur la rue de l’Esplanade. Elle vient de l’acheter et de le décorer à son goût. Elle ne trouve personne avec qui le partager.

Josée a l’orgueil des âmes blessées. Jamais elle ne drague. Il est hors de question qu’elle essuie un refus. Parfois elle donne à des hommes la permission de la draguer. Mais ses messages sont rarement compris. Elle met alors sa cuirasse anti-amour et se purge de toute sympathie pour l’indifférent. Les hommes qui prennent l’initiative de la draguer ne l’intéressent jamais. Si un malheureux lui fait des déclarations, elle en fait un bouc émissaire : celui-là paiera pour les autres qui l’ont fait pleurer autrefois, avant qu’elle ne soit devenue si forte. La victime c’est elle, elle a les privilèges de l’offensée.

Josée est une boudeuse. Elle est prête à payer un juste prix de souffrance pour la souffrance qu’elle inflige. Elle peut opérer son propre cœur à froid et en arracher un morceau atteint par l’amour. Elle respire haletante les mains pleines de sang. Elle a cousu la plaie sur sa poitrine. La toilette aussi est pleine de sang. Le morceau de cœur souillé par l’amour s’en va par la chasse d’eau.

La chasse

Chaque année pendant quatre jours et trois nuits du mois de septembre, se tient l’heureuse saison de la chasse aux chiens. On entend par la ville claquer les fusils et les pièges. La chasse se déroule selon des règles dictées par la tradition. L’essentiel des prises est fait à l’extérieur, mais les facteurs ont le privilège de pouvoir aller faire des captures dans les appartements. Aucun coup de feu ne peut être tiré à l’intérieur, mais les facteurs ont le droit de se servir du four micro-onde et des articles de cuisine si sur les lieux ils trouvent un chien. Certains chasseurs abattent les chiens au fur et à mesure qu’ils les trouvent. On les appelle les chasseurs sportifs. Des officiels homologuent leurs prises en comptant les carcasses qu’ils ramènent. D’autres chasseurs préfèrent capturer les chiens vivants pour le grand soir de la Fête de la chasse. Ces chasseurs-là sont appelés les trappeurs.

La grande Fête de la chasse se tient au parc Jeanne-Mance. Elle commence au début de l’après-midi alors que des dizaines de feux de joie sont allumés. Des enfants jouent à cache-cache. Ces lieux sont habituellement infesté de chiens, mais au soir de la Fête, les seuls chiens qu’on entend encore sont attachés aux arbres par leurs pattes. Quand le jour commence à décliner, la chasse est déclarée fermée. Un jury décerne des trophées. On bande les yeux des chasseurs lauréats. On leur met un bâton à la main. C’est à eux que revient d’abattre les chiens pendus aux arbres, qui sont frappés longuement pour attendrir leur chair. À la nuit tombée, les cuisiniers ramassent les carcasses et les dépècent. Bientôt est prête la soupe paoshintang à la viande de chien, si fortifiante pour les jours froids et si réjouissante pour l’âme.

Blanche

Au retour d’un voyage, j’ai fait une réorientation de carrière quand j’ai su que Batman était parti. J’ai été voir une compagnie dont m’avait parlé le Martin-Pêcheur, une compagnie de pros qui couvre un plus large territoire. J’ai été engagé. Il a fallu que je perde les habitudes que j’avais prises avec Batman et que je m’adapte au style d’un nouveau dispatch. Un nouveau lien de loyauté s’est établi. Aujourd’hui je suis plus heureux : je fais plus de distance.

Il m’arrive de tomber en stand-by sur la rue Mont-Royal. Sur l’édifice en face de moi une pierre gravée dit « 1924 ». Cette année là, Blanche s’était installée dans le quartier. Elle avait bien appris l’anglais au couvent, puis chez elle avec sa tante revenue des États. Elle travaillait comme sténographe dans un bureau de la rue Saint Jacques. Elle achetait ses cigarettes Pall Mall dans cet édifice avant d’aller prendre le petit char numéro 23. Quand elle sortait, Blanche utilisait un fume-cigarettes.

L’édifice construit en 1924 a un Blockbuster vidéo et un Monsieur falafel à son rez-de-chaussée. L’arrière-petite-fille de Blanche regarde dehors par une fenêtre du deuxième étage. Elle se demande comment s’habiller. Elle a déjà mis son petit top sexy qui est du même rouge que mon t-shirt « cycliste de ville, city biker ». Cette fille ignore qu’elle a le même sourire que son aïeule. Elle vient de rompre avec Rock, un gars qui avait eu une offre d’emploi à Vancouver. Rock venait de finir de rénover son appartement. Un appartement avec des petits balcons en bois sculpté. Il a été incapable de quitter un logis pareil et il a refusé l’offre de Vancouver. Maintenant, il vit avec une autre fille. Il travaille à Kirkland, qui se trouve déjà bien loin dans l’ouest.

Ma radio sonne. Ordre de départ vers le bas de la ville, avec un stop en chemin pour prendre une enveloppe au 312 Ontario. Dans le temps où Blanche passait sur Saint Denis dans le tramway 23, le plus célèbre bordel de Montréal logeait au 312 Ontario.

La complainte du beigne aux confitures

J’étais trop dans le jus pour dîner.
Mais j’ai eu le temps de me ramasser un beigne
Chez un Alsacien sur le Plateau.
Un beau beigne au sucre en poudre
Fourré avec de la confiture.
Je l’ai traîné à la grandeur de la ville dans mes poches.
Rendu sur Marie-Anne, j’ai eu le temps de le croquer.
La confiture est sorti par le mauvais bout.
J’en ai eu pour deux semaines à la voir sécher sur le trottoir,
À chaque fois que je suis repassé par là.

Lily Saint Cyr

Entre 1920 et 1950, Montréal était très courue par les amateurs de prostitution. Les autorités militaires s’en plaignaient. Le Red Light district était concentré au coin de la Main et de la Catherine. Le nom de ce carrefour suscite encore des sourires entendus. Le juge Pax Plante a mis la clef dans la porte des bordels en 54. Le plan Dozois a ensuite été appliqué, qui a consisté à raser le quartier. À la place des bordels démolis, le premier ministre Duplessis a fait construire des HLM de style soviétique. Le surnom la Catherine est un clin d’œil aux oubliées et aux maudites qui ont vécu l’exil dans les bordels.

Les légendes du Red Light mêlent les souvenirs de pègre à la nostalgie des folles nuits de l’époque des cabarets. La plus célèbre artiste du Red Light était une danseuse née à Minneapolis, Lily Saint Cyr. Elle est montée à Montréal pour inventer le strip-tease. Elle donnait un spectacle inoubliable au Gayety Burlesque Theater, construit pour elle et fermé par la police en 1953. Le Gayety était solide. Il est devenu le Théâtre du Nouveau Monde.

Deux institutions

Le Musée d’art contemporain s’est installé en 1988 à la Place des Arts. Cette Place avait été inaugurée en 1960 par des madames d’Outremont en manteau de fourrure. La Place des arts se trouve à l’orée du Red Light. Cet emplacement stratégique a été choisi en 1988 par des conservateurs qui avaient des plans en tête. Le bar les Foufounes électriques se trouve 300 mètres plus loin, sur un tronçon de la Catherine qui est resté tel qu’au temps des maisons closes. La nuit, des jeunes agités font le party dans la discothèque en haut. Les danseurs sont des frères. Ils se lancent les uns sur les autres. Les portiers se tiennent prêts à intervenir. Les émissaires du Musée également. Ils choisissent chaque soir des clients des Foufs qu’ils mettent sous hypnose. Au last-call, les envoûtés sont conduits par un tunnel jusqu’aux caves du Musée. Les émissaires remettent leurs prises à un mage. Le mage les fait travailler toute la nuit. Il leur fait faire des œuvres. Il leur prend leurs œuvres au lever du jour, puis les libère de leur subjugation. Le Cégep du Vieux Montréal et l’UQÀM sont de mèche avec le Musée. Parfois, des clients des Foufs sont maintenus en catalepsie pendant trois nuits d’affilée. À leur réveil, ils attribuent leur amnésie à l’opium. Ils ne savent pas ce qu’ils ont produit. Sur un mur du bar, un orignal à ramure de néons a un anneau vert dans le nez. Dans l’escalier, une peinture représente un personnage enfoncé dans une substance jaune. Ces signes de l’activité muséale n’empêchent pas la vie de famille. Chaque soir après le travail, les courriers se retrouvent aux Foufs et partagent de la bière. Les bicyclettes s’accumulent sur les grilles. Les Foufs sont notre salon.

Les punks

Vers 1993, un commentateur d’une revue de propagande libérale avait prétendu qu’en la radieuse société actuelle, Nelligan n’aurait eu qu’à fréquenter les Foufounes Électriques pour éviter l’étouffement. Cet idéologue tentait d’amalgamer le bar et le poète dans son monde de produits à vendre. Il avait remarqué sur la Catherine des chevelures vertes et des manteaux à clous qui l’avaient conforté dans son sentiment que règne en Occident la tolérance la plus sereine.

Les fugueurs de partout convergent vers le Red Light. Dans les régions et les banlieues, les jeunes se transmettent les codes du punk dans la panoplie standard de la révolte. L’ère punk date d’une croisière sur la Tamise. Cette croisière avait sonné la fin de la déprimante période Woodstock. C’était une croisière-concert, offerte par les Sex Pistols à la reine pour son jubilée de 1977. Ils lui ont chanté qu’elle n’avait pas d’avenir. En même temps, un feu d’artifice faisait luire les beaux dômes de Londres. Près du Palais royal, le Memorial Walkway commémore ces événements.

La rue Sanguinaire

J’ai une lettre à livrer dans le vieil hôpital. Je roule avec les ambulances. Elles chantent un requiem en se dirigeant vers les urgences. Chacun a droit à cette belle musique de sirènes au moins une fois dans sa vie, Certains y auront droit en partant d’un fossé sur le bord du chemin. D’autres seront cueillis doucement pour quitter la résidence pour personnes âgés. Un jour quelque part, mon tour viendra. Je barre mon vélo près de l’entrée principale. Je cherche mon chemin dans un dédale d’ailes malodorantes et mal organisées. Je dois remettre cette lettre en personne à un médecin.

L’hôpital veut me prendre une partie de mon corps. Il a besoin de pièces de rechange pour les greffes. Il fait ses planchers gluants pour me retenir. Il met sur mon chemin des corridors qui ne mènent nulle part, des ascenseurs qui ne desservent pas tous les étages, des postes de garde fermés pour la pause café, des infirmières qui refusent de prendre la responsabilité d’une enveloppe. Le destinataire de la lettre se trouve dans une chambre pleine de malades, de civières, d’amputés. Devant ses patients, il dit : « ah non, pas une lettre d’avocats. »

Il faut que je ressorte de cet hôpital. Par où suis-je passé ? Ces ouvriers ont l’air d’appartenir au monde extérieur. Je les suis. Ils prennent un ascenseur minuscule et très lent. On se marche sur les pieds. Un ouvrier se tasse. Son confrère lui dit : « Voyons, t’es pas si stuck-up que ça d’habitude. » Les ouvriers rient. La porte s’ouvre. Voici une sortie. Elle donne sur la rue Sanguinaire, loin du stationnement de mon vélo. Mais je suis dehors. Pour cette fois, j’ai réussi à m’échapper de l’hôpital. J’ai encore de la vie devant moi pour découvrir le monde.

» Sur la rue Notre-Dame


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