Le vieux Montréal

Place d’Armes : Devenir Montréalais

Le dispatch est celui qui distribue les missions. Il est aveugle, mais ses courriers sont ses yeux. Son ordinateur l’aide à voler au dessus de la ville. Comme un bon DJ dans sa console, il garde la tête froide et il maintient la pression. Il sait à qui il peut se fier quand il se met à neiger fort, ou quand les appels débordent. Le dispatch est le coach de l’équipe, le général qui motive ses hommes pour l’assaut. Sa récompense est le stress : les clients se plaignent, les boss ne sont jamais contents et les cyclistes sont des cas à problèmes. Le dispatch essuie leurs crises : il est leur substitut parental. Les meilleurs dispatch savent que leurs courriers se tuent au travail et qu’ils crèvent de faim. Le groupe Random Killing, chante Dispatcher:

«Des fois il me fait chier,
Des fois je l’aime bien.
Des fois j’y ferais manger mon cibi dans le sens de la largeur.
Il m’envoie au canal Lachine avec une roche dans le dos.
Il me fait revenir tout de suite après avec rien dans mon sac.
Des fois il m’aime bien,
Des fois il m’aime pas pantoute
Des fois il me traite comme de la marde.
Il m’envoie me perdre loin dans l’ouest.
Il a pas de calls qui sortent de là.
Il me fait livrer une lettre à moitié prix
Pis il m’envoie à l’autre boute dans l’est.
Il me fatigue en sacrament
Des fois j’aime ma job,
Des fois je l’aime pas pantoute
Des fois je sacrerais mon bicycle dans le feu.
Je me lève le matin
Je fais deux calls
Je poigne un flat
J’ai juste le temps de le réparer
Je frappe un taxi,
Mon cadre est fendu
Je fais du bicycle toute la journée
Je me lève à sept heures pour une paie de misère
Je roule jusqu’au soir
J’ai besoin d’un break
Un six pack de bières
Va faire l’affaire».

Mon deuxième dispatch s’appelait Batman. Un dispatch fatigué. On se faisait confiance. Il me donnait souvent du pot, mais ce qui me récompensait le plus, c’est quand il me confiait des missions difficiles. Je sentais alors que j’étais un bon courrier. Une fois Batman m’a fait ramasser dans l’est un rush à livrer à Westmount avant cinq heure. Il me restait quelque chose comme 12 minutes pour faire le voyage. Batman m’a appelé sur la route. Le client s’énervait. « Penses-tu être arrivé à temps? » Je lui ai répondu : « Je le sais pas quelle heure qu’il est, mais je suis déjà rendu passé Guy, pis je roule en tabarnac. » Je suis arrivé chez le client à cinq heures pile, mais l’innocent venait de partir. Sa secrétaire s’appelait madame Campbell, comme la soupe.

Quand Batman était trop fatigué, il allait s’asseoir sur la bonne chaise et il ignorait quelques uns de ses quatre téléphones. Mais il continuait de m’envoyer des missions par la messagerie texte. Je me débrouillais. J’organisais mes voyages, je livrais les urgences dans leurs délais, je réglais moi-même les problèmes. Le moins souvent possible, j’appelais la tour de contrôle, et c’était pour dire à Batman que tout était réglé. Parfois c’est lui qui m’appelait pour savoir où j’en étais. À cette époque, je m’appelais 787, un beau nom de long-courrier, qui me permettait de me mettre en finale, de faire des approches, d’atterrir aux portes des buildings.

C’est ainsi qu’un après-midi d’hiver, je suis devenu Montréalais. Je m’étais fait un itinéraire efficace pour apporter une lettre urgente de Westmount au Vieux-Montréal. Arrivé dans le Vieux, j’ai fait trois ou quatre livraisons. Il était temps que je me rapporte. Sur les radios, il faut parler le moins possible. D’habitude, je donnais la liste de mes livraisons : « j’ai clairé le 4 Notre-Dame, le 215 Saint Jacques, le 119 Saint Jacques, le 750 Saint Lau », mais à la place, j’ai dit : « J’ai tout clairé place d’Armes. » Place d’Armes. Les choses venaient de s’organiser dans ma tête. Pas seulement mes livraisons, mais toute la ville. Avant de faire du courrier, j’étais capable de trouver mon chemin parce que je maîtrisais mes axes : Sainte Catherine et Saint Laurent. Mais il me manquait encore le Centre : 45º 30’ 16″ de latitude Nord, 73º 33’ 27″ de longitude Ouest. Place d’Armes. Notre nom devrait comporter une partie pour mettre un nom de ville. Notre sort est déterminé par les lieux. Mais c’est une partie de notre sort sur laquelle on a du pouvoir. On peut changer dix fois de ville. On peut prendre une ville nouvelle en gardant le souvenir d’une plus ancienne, ou la laisser tomber si elle ne nous plaît plus.

Les anciens et les modernes

La place d’Armes est fossilisée. Autrefois, les réseaux est et ouest du tramway s’y rencontraient. Sur une photo prise en 1942, on voit une femme courir pour attraper sa correspondance. Maintenant, ce sont des tours de calèche qui partent de la place d’Armes. Les groupes de touristes débarquent de leur autobus, le guide leur fait visiter la basilique Notre-Dame. Ils prennent des photos de la statue de Maisonneuve. Je m’assois dans le décor avec mon bicycle en attendant les ordres de mission. Je songe aux anciens. Chacun se nourrit des illusions de son époque. Les Montréalais d’autrefois vivaient dans l’ignorance et la peur de l’enfer. Ils mourraient dans l’indigence lors des épidémies. Aujourd’hui on vit dans l’ignorance et la peur du néant. On meurt dans une relative abondance, souvent très vieux et déjà oubliés. On se survit.

La place d’Armes donne à voir un dialogue entre des représentants de 1685 (le séminaire des Sulpiciens *****), de 1829 (la basilique *****), de 1848 (la banque de Montréal ***** et le presbytère ****), de 1870 (le Great Scottish Life Insurance Building ****), de 1888 (le New York Life Insurance Building ***), de 1912 (l’édifice Duluth *****), de 1928 (l’Aldred Building *****) et de 1965 (l’édifice de la BCN *). Chacun de ces monuments disposés face à face sur la vitrine de la mémoire représente l’esprit de son époque. Mais la place d’Armes est une vieillerie. L’avenir est aux villes sans centre où on peut rouler en char sans être gêné par des obstacles.

Tour de calèche

Montréal est une ville depuis que le Sulpicien Dollier de Casson a dessiné son plan. Auparavant, il y avait eu sur l’île Hochelaga, bourgade d’une civilisation disparue. Cette bourgade était destinée à devenir une cité immense. Une délégation de spécialistes était venue de Tenochtitlán en pirogues pour enseigner aux habitants d’Hochelaga l’art de construire des maisons longues en briques. Les émissaires aztèques ont dû rentrer précipitamment à cause d’étranges nouvelles d’une catastrophe qui venait de frapper Tenochtitlán. Après le départ de leurs invités, les habitants d’Hochelaga ont entrepris d’ériger en leur souvenir une pyramide au Serpent à plume. Cette construction aurait été le premier monument sur l’île. Des traces du chantier de la pyramide ont été découvertes sous la rue McTavish. Avant la fin des travaux, le malheur a frappé Hochelaga à son tour. Des visiteurs sont arrivés d’Europe. Ils étaient très différents des sévères aztèques, plus disposés à faire la fête qu’à donner des leçons d’architecture. Les habitants d’Hochelaga les ont reçus avec joie. Une fête inoubliable a duré un automne. Les visiteurs et leurs hôtes ont rivalisé de générosité. Mais les cadeaux laissés par les Européens étaient contaminés par la vérole. Il y a eu une épidémie foudroyante. Les Iroquois ont fait des raids contre les survivants. L’île au Mont royal était presque dépeuplée quand le sieur de Maisonneuve et ses compagnons sont venus fonder Ville-Marie cent ans plus tard. Ces gens avaient la pure intention de sauver les âmes. Ils aspiraient aussi au martyr. Mais leur Ville-Marie était un avant-poste mal administré tout près des pays hostiles des guerriers iroquois. Le gouverneur de Québec voulait évacuer l’île de Montréal. Le roi de France a préféré envoyer à Ville-Marie un régiment et les pères Sulpiciens. Le régiment a fait la paix. Les Sulpiciens ont créé Montréal. Sept petites rues, trois grandes. Ils ont mis leur église au centre et une muraille autour. Le commerce de la fourrure a apporté le prospérité à la nouvelle ville.

À l’intérieur de son mur, Montréal portait en germe la ville moderne. Elle est née en cinq bras par ses cinq portes. La porte des Récollets barrait le flanc ouest de la rue Notre-Dame. C’est par elle que les Anglais sont entrés quand ils ont conquis Montréal. Le canal Lachine et le sud-ouest sont ensuite nés par là, enfantés par Mary Griffin avant la famine d’Irlande. Un peu plus haut, il y avait la Merchants’ Gate, percée au bout de la rue Saint Jacques pour les marchants anglais. De cette porte dorée est sorti le centre ville. Au nord de place d’Armes se trouvait la Grande Porte. Les nations confondues sont passées sous ses arches. Elles ont essaimé par toute la ville. Plus loin, la rue Bonsecours débordait des murailles par la porte des Clercs, percée pour les prêtres et les notables canadiens français. De cette porte est né le quartier latin. À l’extrémité est de la rue Notre-Dame, la porte Saint Martin connectait Montréal à la vallée du Saint Laurent. Devant elle se mêlaient les campagnards et les ouvriers qui ont donné leur sang aux faubourgs de l’Est.

Les rives du Fleuve s’appelaient la Basse-Ville. Ce mot n’a plus court. Quelques vieux disent encore le « bas de la ville », mais ils parlent de tout le centre-ville. Ce « bas de la ville » est en fait le « downtown ». La Basse-Ville était le quartier du commerce. Elle s’étendait le long de la rue Saint Paul, turbulente à cause des marins. Le plus célèbre résident de la Basse-Ville s’appelait Joe Beef. Il avait sa taverne sur la rue de la Commune. Pendant la guerre de Crimée, on l’avait envoyé en mission pour trouver de la nourriture. Il était revenu avec un bœuf. Sa taverne avait des chambres. Elles coûtaient quinze cennes à qui pouvait payer, et rien du tout aux autres. Des journalistes l’attaquaient parce qu’il servait de l’alcool. Quand des clients faisaient du grabuge chez lui, Joe Beef sortait des ours de sa cave pour leur faire peur. Pendant une grève, il a nourri les terrassiers du canal Lachine. À sa mort, des milliers de personnes lui ont fait un cortège.

Depuis le port, des rues en légère pente mènent à la rue Notre-Dame, siège des pouvoirs. Brièvement, Montréal a été la capitale du Canada-Uni. En 1845 les députés discutaient d’une loi d’indemnisation des Patriotes. Des Loyalistes ont alors fait une émeute et incendié le parlement. Depuis, Montréal n’a plus été le siège d’aucun État. Elle est une principauté d’opérette. Ses pompiers sont ses gardes suisses. Les maires, les prélats et les vedettes y ont des fonctions d’apparat.

La rue Notre-Dame a été le siège des communautés religieuses, remplacées ensuite par les banques. La chapelle des Récollets a vécu des transformations emblématiques: elle est devenue successivement un lieu de culte pour chacun des quatre peuples représentés sur les armoiries de Montréal. D’abord temple catholique français, la chapelle a servi pendant quelques années au culte anglican. Elle a ensuite été récupérée par l’Église presbytérienne écossaise, qui l’a rendue au catholicisme au bénéfice de la communauté irlandaise. À la Confédération, la chapelle a été démolie pour céder la place au Recollets House, un édifice à bureaux. Les jardins des Récollets, comme ceux des autres anciens couvents, ont été subdivisés en rues minuscules, remplies de bureaux de courtiers et d’entrepôts pour les marchandises.

Dans l’Est du Vieux-Montréal, la tradition veut qu’on construise un nouveau Palais de justice à tous les cinquante ans. La rue Notre-Dame se couvre peu à peu d’anciens Palais. Le plus beau est le plus récent. Il date de 1971. Ses portes s’ouvrent automatiquement. Son intérieur est de style mezzanine. Jamais il ne faut livrer les lettres en retard à cet endroit. On apporte peut-être dans notre sac les preuves de l’innocence d’un condamné qu’on s’apprête à guillotiner.

La rue Saint Jacques

Le Vieux-Montréal s’est transformé en quartier des affaires quand les marchands anglais ont pris en charge la naissance du Canada. Les lignes de chemin de fer du Grand Trunk et du Canadien Pacifique, construites à partir de Montréal, ont mis le pays en réseau ferré jusqu’au Pacifique. La ville a vécu l’âge d’or de son rayonnement : elle était alors la métropole du Dominion et même une des plus importantes villes de l’Empire. Le Canada a ensuite suivi sa logique de développement qui n’est pas de se structurer en fonction d’un centre établi, mais de toujours se chercher plus vers l’ouest. Toronto a pris le relais de Montréal, Calgary et Vancouver émergent pour la remplacer demain.

Le vieux quartier des affaires est resté presque intact. Il s’étend le long de la rue Saint Jacques, St.James Street, Wall Street du Canada, qui traverse la place d’Armes et court vers l’ouest jusqu’à la place Victoria. Les vieux édifices à bureaux comportent des ascenseurs en fer forgé avec des grooms qui les opèrent. L’un d’entre eux lit Dostoïevski. Le plus fameux de ces édifices est celui de la Banque de Montréal, inspiré du Panthéon. Sous son dôme, la mâle déesse Patria veille. La parure de son casque ressemble à un mohawk. Elle tient dans ses bras forts des palmes et un glaive. Patria est dédiée solennellement «TO THE MEMORY OF OVR MEN WHO FELL IN THE GREAT WAR MCMXIV MCMXVIII». À ses pieds une jeune femme choisie pour sa beauté reçoit les paquets livrés par les cyclistes.

L’édifice du télégraphe sur la rue Saint François Xavier était en 1910 la ruche du quartier, avec son nœud de télécommunications et son guichet en pierre pour les messagers. En face de l’édifice du télégraphe se trouve l’ancienne Bourse. L’ancienne Bourse date d’avant la dernière éruption du Mont-Royal. Sa colonnade noirâtre dépasse d’une croûte de lave durcie. Les pavés de la rue Saint Sacrement ont été dégagés de la lave pour plaire aux touristes. Ces pavés voilaient déjà les roues des vélos des messagers au temps du télégraphe.

Les premières tours

Pour célébrer le zénith de l’histoire de Montréal, quatre pharaoniques prodiges ont été érigés dans les années 1920.

L’édifice de la Banque royale est le plus ancien et le plus visible. Ses proportions sont pensées pour des colosses, avec au rez-de-chaussée des fenêtres à grillage hautes comme cinq hommes. Sa salle des changes est soutenue par des colonnes en pierres de toutes les couleurs. La forme carrée de cet édifice permet de se repérer dans les vieilles photos panoramiques de Montréal.

L’Aldred Building sur la place d’Armes est un gratte-ciel mésopotamien. Son hall d’entrée a inspiré à Fritz Lang son film Metropolis. L’Aldred est gris blanc. Ses lignes brisées parlent aux angles sculptés de sa voisine la basilique Notre-Dame. Paganisme. Christianisme. À chaque étage des vraies fenêtres qui s’ouvrent donnent la tentation d’aller faire une promenade de pigeon sur les entre-toits.

L’édifice du Bell sur Beaver Hall est fait de masses rectangulaires posées les unes sur les autres. Quand on le regarde depuis le quartier chinois, on comprend que l’animation de la rue de la Gauchetière est une danse. La Tour est son orchestre. L’impression d’harmonie qu’on éprouve entre les dim sums provient de ce qu’on participe à ce spectacle.

L’édifice de la Sun Life sur Dominion Square est un monument à l’Empire. Le dirigeable R-100 est venu le survoler en 1931. Pendant la guerre, la Banque d’Angleterre a caché ses titres au deuxième sous-sol de ce beau gratte-ciel. La Sun Life Insurance Company a fait plus tard un éclat menaçant pour montrer sa loyauté à la Couronne. Elle a mis ses trésors dans des camions de la Brink’s pour les envoyer à l’abri d’une possible victoire électorale des séparatistes.

Cambriolage

La femme au sourire qui tue ne connaît pas d’obstacles. Parfois le vendredi les clients nous appellent, mais ils partent pour leur chalet sans attendre qu’on passe. Ils laissent derrière eux les enveloppes à ramasser sur le bureau de la réception déserte. La femme au sourire qui tue n’a pas besoin de s’énerver, elle n’a qu’à sourire pour que les portes se démagnétisent et se laissent ouvrir. Les systèmes d’alarme médusés ne se déclenchent jamais. Avec elle j’ai visité les coffres de la Banque Royale. Elle a souri aux gardes et aux préposés. Les portes de la voûte se sont ouvertes. J’ai mis les beaux 20 piastres neufs dans des sacs en plastique. Chacun est parti de son côté pour dépenser sa part de butin.

Le déménagement

Le premier juillet, Ovide et Miville ont déménagé à Pointe Saint Charles. Beaucoup de gars de courriers sont venus les aider. Ils s’amusaient en travaillant. Le camion prêté par le père de Miville a été vidé dans la rue. Le trottoir était couvert d’une piles de vieux meubles, de boîtes défoncées, de linge sale et de sacs de vidange remplis d’objets usés. Mat gardait le tas pendant que les autres montaient un lit. Il était de bonne humeur. Il s’est mis à gueuler : « Come to the great Pointe Saint Charles Sidewalk Sale. » Un grand gars est venu le voir : « Tu peux pas vendre tes guenilles dans la rue comme ça, toi là, il faut que tu paies ta cotisation. » Mat a eu peur. Il aurait été bien gêné que sa gang se soit aperçue de quelque chose.

La Bourse

Sur la place Victoria des Italiens ont élevé en 1966 une tour plus immense que tout ce qu’on avait pu imaginer jusqu’alors: la Tour de la Bourse, qui est une deuxième rue Saint Jacques verticale. Cette Tour a la forme d’un pont vers le ciel en trois sections d’acier noir liées aux angles par des poutres blanches. Qui voit cette splendeur est aussitôt foudroyé de joie. En contrebas se trouve Griffintown dévasté par des bulldozers. L’absence d’église Sainte Anne ne rappelle plus les souffrances des Irlandais morts du typhus. Dans le temps de l’épidémie, Mary Gallagher faisait la mauvaise vie dans ce quartier. Sa compagne de débauche s’appelait Susan. Un soir de juin, elles ont rencontré le beau Mike Flanagan au marché Bonsecours. Ils ont bu du scotch ensemble, puis ils ont été poursuivre le party chez Susan. Mike est tombé saoul mort. Susan était jalouse. Elle a assommé Mary. Pour être sûre d’avoir la paix, elle lui a scié la tête, qu’elle a mis dans un sceau à côté du poêle. Ensuite, elle est tombé saoule morte à son tour, à côté de Mike qui ronflait fort. C’était en 1876. Mary a longtemps erré dans Griffintown à la recherche de sa tête. Mais la majesté de la Tour a chassé son spectre.

La Tour active l’ascenseur à voyager dans le temps. Durant mon adolescence au lac Clair, j’escaladais les montagnes à pieds ou en ski pour trouver un endroit d’où je verrais Québec. C’est en bicyclette que j’ai fini par réussir. Le chemin s’appelait la Grande-Ligne. Il longeait des lacs et la montagne aux quatre bosses. À Notre-Dame des Sommets, la température changeait parce que l’influence du Fleuve commençait à se faire sentir. Mais c’était encore l’arrière-pays à cause d’une dernière série de vallons. L’ultime obstacle était la côte du Zoo. Je pouvais la contourner. Mais si je la montais, je voyais un miracle : le skyline de Québec monté sur son cap. À chaque fois que j’arrivais en haut, je m’envoyais vers l’avenir par l’ascenseur à voyager dans le temps. Je recevais aussi des cabines arrivées du futur. Les messages qu’elles contenaient étaient difficiles à comprendre, mais je les entendais quand même me dire : « attends, tu vas voir. » Aujourd’hui, quand je regarde la Tour de la Bourse, les cabines de l’ascenseur arrivent du passé. Je suis saisi par un ancien moi-même qui débarque d’une autre décennie. Débarrassé de l’engourdissement de l’habitude, je retrouve l’émerveillement. Autrefois je pensais que le Tour était creuse et qu’elle ne contenait que la Bourse, une salle de transaction immense avec un plafond de 200 mètres de hauteur. Je ne savais pas que les gratte-ciel sont subdivisés en suites louées comme on loue des appartements. La Tour me donne de la sérénité. Je n’oublie pas de me renvoyer dans une cabine qui ira vers hier sur la côte du Zoo.

Beaver Hall

De la place Victoria monte la côte du Beaver Hall. Ce nom rappelle la première résidence de banlieue de Montréal, le Beaver Hall, un édifice en bois rond où vivait un nommé Frobisher. Cet aventurier avait trafiqué des fourrures dans le grand nord, fondé la compagnie du Nord-Ouest, puis un club social, le Beaver Club, où il se rendait pour boire avec d’autres riches aventuriers. Sur le site du Beaver Hall s’élève le Canadian Street Car Administration Co. Cet édifice manque un peu d’allant, malgré les frises qui le décorent. Mais mieux vaut un édifice à bureaux sans style qu’une résidence privée en bois rond portant un nom de castor. Un club d’hommes d’affaires fait revivre aujourd’hui la mémoire de Frobisher. Pour leurs véhicules, on a fait des chaussées larges, mais souvent, ils ont des vélos qui les dérangent. Chaque courrier cycliste fait plusieurs fois par jour la navette par Beaver Hall, qui est le lien principal entre le vieux Montréal et le centre ville.

On arrête souvent livrer à mi-pente de Beaver Hall sur la rue de la Gauchetière. Vers l’est, la rue de la Gauchetière est sinueuse et bordée de vieux édifices. Elle se souvient du faubourg qu’il y avait avant l’incendie de 1852. Sur la rive ouest de la côte à Frobisher, la rue de la Gauchetière reste sinueuse, mais elle a des sommets de 35 et 40 étages. Ancienneté. Modernisme. Le nom retentissant de la rue de la Gauchetière évoque l’idée même de la ville.

Le siège de la Banque

Je livre une lettre ultra importante au bureau des cartes de crédit de la Banque. En arrivant, une madame derrière un guichet aux vitres pare-balles me fait signer un registre. Elle regarde ma signature puis me dit sèchement: «attendez donc un peu vous.» Elle pitonne, puis elle bloque les ascenseurs. Elle parle dans son head-set: «j’en ai pogné un». Des bouncers arrivent «suis-nous, toué.» Ils me font rentrer dans un bureau. Un monsieur aux doigts pleins de bagues m’explique sur un ton glacial que je me suis vraiment monté un très mauvais dossier de crédit, un vraiment mauvais dossier, puis il me fait signe de faire de l’air. Dans le corridor, les bouncers m’attendent. Ils m’escortent jusqu’aux ascenseurs. Un des bouncers me dit en me faisant sentir sa fragrance de Player’s: «oublie pas ton paiement minimun le 4 mars, toué, parce que sinon ça risque d’être madame Melançon qui va s’occuper de ton dossier.»

» Au centre ville


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