Le festival huron des rêves

22/04/2011 in Montréal,Profs,Surnaturel,Théories | Comments (0)

La Promenade Ontario

Les Hurons croyaient que la vieillesse et la mort 0nt trois causes: l’usure, les mauvais sorts et la non-réalisation des désirs.  Pour réaliser les désirs, ils organisaient des cérémonies de mise en acte des rêves. La cérémonie avait un grand pouvoir guérisseur. Mais ce pouvoir avait des limites: la plupart des désirs restent inconnaissables, et certains désirs sont irréalisables. Les désirs irréalisables doivent être les plus puissants. Car ceux là peuvent causer la mort.

Quand un rêve était accompli, toute la communauté participait à la cérémonie. En plus, le rêveur se faisait offrir des cadeaux, qui satisfaisaient d’autres désirs encore. Comment étaient ces cérémonies? Comme un carnaval, avec tout un village qui participe aux rêves de chacun en s’échangeant des cadeaux? Ou comme un anniversaire, avec un rêveur mis sur la sellette? Quel statut avaient alors ces rêveurs?  Étaient-ils les meilleurs chasseurs, les meilleurs guerriers, les femmes les plus fécondes ou les individus les plus séduisants? Et quels rêves avaient suffisamment d’attraits pour qu’une communauté accepte de se mobiliser pour les mettre en acte?

J’ai fait l’autre vendredi deux rêves qui me commandaient que je les réalise. Ces rêves avaient pour décor les habitudes du samedi, dans Hochelaga et dans le centre ville. J’ai des samedis depuis l’an 2000. Cette année-là ma vie professionnelle s’est stabilisée avec des fins de semaine libres. C’est aussi depuis 2000 que j’habite sur la rue Darling, au début de la Promenade Ontario. La rue Ontario à la hauteur de la Promenade est un système urbain en voie de transformation en quartier à la mode. Cette métamorphose se produit parce que beaucoup de gens l’ont rêvée après avoir quitté le Plateau. Dès la fin de la dernière guerre des motards, des jeunes avec de l’avenir se sont laissé attirer par les loyers abordables et le beau tissu urbain du quartier Hochelaga. Ces jeunes s’établissent dans des carrières (de prof de cégep par exemple) et attirent à leur suite des gens plus riches qui font monter le prix des loyers et qui rendent le quartier inaccessible pour les assistés sociaux pittoresques, pour les artistes ou pour les étudiants à la maîtrise en sociologie.

Chez Bernadette

Dans mon premier rêve, Bernadette tenait le comptoir au café Atomic. Bernadette est une Française qui a une boulangerie artisanale avec son mari Gérard sur la Promenade Ontario.  Bernadette est ronde et bourrue. Elle vient sûrement de la province et ce ne doit pas être par hasard qu’elle a le prénom de Bernadette Soubirou. Elle porte des robes à fleurs. Le look des madames des régions françaises peut être encore plus ordinaire que le look des madames des régions du Québec. Bernadette est imperméable aux influences et aux modes.

J’achète une quiche par semaine à Bernadette. Je la mange le matin avec du yogourt, du fromage, du taboulé et les restants de la veille mélangés dans un bol chauffé aux micro-ondes.  Un déjeuner goûte bon s’il est salé, chaud et exempt de fruits. Quand j’ai de la visite, j’achète aussi des viennoiseries à Bernadette : des croissants aux amandes et des pains aux framboises qui fondent dans la bouche. Les sablés au chocolat sont une autre de ses spécialités exquises. Mais j’évite d’en acheter quand Gérard est au comptoir. Si je lui demande des sablés, il m’en rajoute un gratuitement. Il s’était trompé dans la recette de la quiche un été où Bernadette était partie en vacances. Soit erreur, soit accident, il avait mis de l’estragon dans la recette. Les quiches étaient vertes et immangeables. Je lui avais fait la remarque sans me fâcher. Il m’avait donné un sablé. J’avais senti que c’était par peur. Pourquoi m’avait-il refilé sa quiche frelatée pour commencer? Je l’avais trouvé lâche et le sablé gratuit me met mal à l’aise depuis lors. Une autre fois, aux tous débuts du temps des samedis, Bernadette s’était fâchée contre moi parce que j’avais payé un pain à 2$ avec un billet de 20$. Cette colère était injuste. Je dépensais de bonne foi les coupons verts distribués par les guichets automatiques. C’est moi cette fois là qui avais été lâche de ne rien lui répliquer.

Le Café Atomic se trouve un peu plus à l’est, de l’autre côté de la rue Ontario. Il a un style psychotronique plein d’ironie et de nostalgie pour les bébelles des adolescences des décennies passées – surtout les années 80. Les clients sont la crème des jeunes créatifs qui ont investi le quartier Hochelag. Ils passent pour des hipsters parce qu’ils se déguisent en courriers cyclistes. Un habitué célèbre s’appelle Lucas. Pour actualiser ses rêves, il les met en images. D’autres clients réguliers font des travaux de session sociologiques, ou ils organisent des évènements bande dessinée. Mais l’art le mieux mis en valeur au café Atomic est le septième. Le comptoir de location de films au fond du café est un vrai musée.

Le Café Atomic

L’animateur du café Atomic s’appelle Martin. Il voulait vendre des produits de Bernadette. Mais elle a refusé. Elle prépare tout sur place avec Gérard et elle a déjà du mal à fournir à la demande. Martin a dû choisir une autre madame. Il choisit ses employés dans sa clientèle. Ils deviennent alors des modèles d’urbanité pointue. Ils doivent aussi trimer. Le café Atomic est victime de son succès. Des longues files se forment au comptoir. Les employés qui s’occupent du club vidéo envoient aux abonnés des commentaires sur les films. Ces commentaires valent ceux d’un magazine de cinéma. Le club vidéo appartient en fait à Julie, la blonde (ou l’ex blonde) de Martin.  Julie avait une sœur jumelle qui habitait à côté de chez moi au milieu des années 2000. Martin et Julie avaient un énorme doberman appelé Max. Mais Martin et Julie font partie des personnes à qui je pardonne d’avoir un chien. On allait nager et fumer des oints-je à l’île Notre Dame avec Martin et Christo cet été. Martin gère bien l’anxiété de Christo. C’est là sa force : il prend les gens comme ils sont. Quand je le complimente sur ses habiletés sociales, il dit que ce sont des habiletés de fille. Dans mon admiration, je le compare à Patrick, un autre actualisateur de rêve qui a une librairie sur la rue Ontario, le Bobby McGee. Patrick est un grand blond avec une jeunesse éternelle de hippie. Si Martin évoque les années 80 dans son décor, Patrick fait plutôt dans les années 70. Quand il vendait des repas légers dans son commerce, il accueillait Damien, un trisomique. Il lui donnait de la nourriture, et il l’intégrait avec les clients qui l’acceptaient comme leur ami eux aussi. Patrick encadrait Damien avec une douceur parfaite : il lui accordait 20 minutes de visite chaque jour. J’ai légué mes livres à Patrick quand j’ai fait le ménage de ma bibliothèque l’été dernier. Il m’a promis un repas gratuit. Il vendait de la soupe aux patates délicieuse. J’ai été gêné de son offre et j’ai stupidement cessé d’aller profiter de son ambiance.

Dans mon rêve de la rue Ontario, Bernadette travaillait au café Atomic, avec son tablier fleuri rose de paysanne percheronne parmi les hipsters.  Une altercation violente se produisait dans le café. Un client frappait sur un autre à coup de chaises. J’allais m’installer devant Bernadette pour pleurer.  J’ai reconnu en rêve la sensation des larmes, que j’ai oubliée jadis suite à une peine d’amour dégradante. Après cet épisode, j’ai proclamé qu’il est intolérable qu’un adulte pleure. À la mort de Trudeau, une femme pleurait au pied des ascenseurs dans le gratte-ciel où se trouvent les bureaux de Heenan Blaikie. J’avais souhaité dire à cette femme qu’il serait moins indécent qu’elle se masturbe. Je me distancie aujourd’hui de mon intolérance pour des larmes, mais je n’ai pas profité de mon rêve pour réapprendre comment pleurer.

Pour accomplir la cérémonie huronne, j’ai été acheter une quiche à Bernadette. Je lui ai dit que j’avais rêvé qu’elle travaillait au café Atomic. J’ai eu droit à un sourire. Mais je n’étais pas satisfait. La cérémonie des rêves est peut-être toujours vouée à l’échec. On ne comprend jamais ses désirs et aucun d’entre eux n’est jamais réalisable, même pour des chamans comme Martin et Patrick.

Mon autre rêve impérieux était une promenade en ville typique des beaux samedis. Je cherchais un journal en anglais avec un cahier littéraire que je lisais ensuite dans un café avec une ambiance de centre ville. On aurait dit l’envers de la cérémonie huronne : c’était un rêve reproduisant la réalité, plutôt que de la réalité tentant d’accomplir un rêve. Ou alors ce rêve est le signe d’un phénomène triste que la spiritualité huronne ne prend pas la peine de considérer : les désirs qui deviennent aussi ordinaires que la réalité. Pour obéir à ce rêve, j’ai acheté le Globe and Mail du samedi  et je l’ai lu au food court du Complexe Desjardins. Tout était plus intéressant dans le rêve. L’arrogance d’un article de Jeffrey Simpson m’a rappelé l’existence du mépris. Il y faisait l’apologie de Wilfrid Laurier. Il saluait que l’ancien premier ministre ait rêvé le Canada plutôt que d’y voir un pacte de commodité que tant de Canadiens français acceptent de conclure de mauvaise grâce. J’aurais dû lire le New York Times. Il vaut mieux lire le point de vue de journalistes qui ignorent l’existence du Québec que celui de journalistes qui l’ « aiment ». En plus, j’étais inconfortable. Les chaises du food court sont vissées au sol au Complexe, pour empêcher qu’on s’approche de la table et qu’on bouquine. Les concepteurs de food courts veulent qu’on parte vite après un repas industriel.

Après le Complexe, j’ai été me joindre à un festival du rêve à l’Aigle Noir. Francis y faisait son quiz. Il soigne ses thèmes et ses questions même si les clients s’en foutent. Est-ce qu’on doit comprendre le rêve dans lequel on joue pour que les désirs du rêveur s’accomplissent? Est-il possible de vraiment saisir les désirs qu’on est en train d’incarner? Le thème du jeu de Francis était les présidents de la République. Pompidou. Chirac. Son jeu est organisé pour que le vrai maître de la distribution des prix soit le hasard. Les clients faisaient la file pour choisir leurs numéros dans une grille. Le MC décernait des consommations gratuites entre ses farces fines. Il donnait des billets de 50$, des passes au sauna ou des jouets de chez Priape. Je mangeais des chips au bar avec les amis. On a parlé de Mike Guérin qui est mort d’un infarctus le mois dernier. Je l’ai connu là à l’Aigle il y a des années. Il aimait jouer au billard. Il était prof de maths au cégep Rosemont. On est beaucoup de ses frères dans le deuil aujourd’hui, révoltés de cette perte. Mike n’est pas mort de désirs inassouvis, ni d’usure naturelle. Il est mort à cause de la cigarette.


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